Jumia : les raisons d’un départ du Cameroun

Par Ruben Tchounyabe

Le 2019-10-25

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Une étude réalisée par la plateforme dénommée Economie numérique africaine (Econuma) sur la transformation digitale au Cameroun a souligné d’importantes difficultés pour le secteur e-commerce dans le pays.

La plateforme de commerce électronique Jumia a surpris plus d’un en annonçant le 18 novembre dernier, l’arrêt de ses activités au Cameroun. Mais pour certains analystes, à l’instar d’Aurèle Simo, qui a occupé plusieurs postes à Jumia Cameroun et à Afrimalin avant de fonder son propre site d’annonces gratuites « Toovendi » en 2018, cette fermeture de la filiale camerounaise ne saurait surprendre, au regard de ce que l’entreprise est passée d’une trentaine de pays à environ huit à ce jour. Il y a quelques mois, une enquête menée par la plateforme dénommée Economie numérique africaine (Econuma) sur la transformation digitale des TPE/PME livrait ses résultats avec des révélations assez préoccupantes pour le secteur e-commerce au Cameroun. « 58,56? PME ne vendent pas leurs offres de services en ligne … 34,59% préfèrent acheter physiquement pour le compte de la TPE-PME », relève l’étude. Les raisons avancées par les dirigeants de ces boîtes sont notamment un faible taux de bancarisation qui ne favorise pas la portée des cartes bancaires, les méthodes les plus utilisées étant le paiement en espèces à la livraison et le paiement dans une e-boutique ou un showroom. Autres freins indiqués par les dirigeants de PME, la logistique, le dédouanement et le paiement des taxes et la livraison à domicile des clients, avec l’insuffisance des infrastructures routières, les difficultés d'accès et l’adressage des rues peu développé.

Plus loin encore, l’enquête Econuma a révélé que bon nombre pense qu’il revient trop cher d’acheter sur internet. En effet, le coût ici couvre notamment le service à la clientèle, le paiement et la livraison. Lors de la vente en ligne, il faut tenir compte des frais supplémentaires pour le traitement des questions, des plaintes éventuelles et des retours de produits venant des clients insatisfaits. C’est sur ces différents frais que viennent se greffer le prix unitaire du produit à vendre sur internet. De plus, mis à part le mobile money des opérateurs de téléphonie, les autres modes alternatifs de transactions financières (cartes PayPal, Yup, Wallet) ne sont pas assez vulgarisés dans notre environnement, ainsi certains équipements, abonnements pour des logiciels payants provenant de l’étranger, rendent l’acquisition de ceux-ci coûteux.

Des investissements à l’américaine

Un communiqué officiel de Jumia explique que « le portail, tel qu’il est opéré aujourd’hui, n’est pas adapté au contexte actuel du Cameroun ». Des propos qui selon Aurèle Simo, sont de nature à freiner l’élan des jeunes entrepreneurs du secteur e-commerce de plus en plus nombreux au Cameroun. « L’erreur n’est pas celle du marché camerounais, le marché camerounais, d’après moi, est vraiment mature », clame l’expert du e-commerce qui voit plutôt une erreur d’investissement. « Ils sont venus sur un petit marché, ils ont investi à l’américaine et c’est normal qu’ils se cognent la tête à un certain moment », explique-il. En effet, comparé à un vaste marché comme celui des Etats-Unis, le marché camerounais se caractérise par une population faible et un faible taux de pénétration de l’internet. Ajouté à cela, la mauvaise appréciation de ce taux de pénétration qui intègre généralement les utilisateurs de Facebook et Whatsapp ne disposant pas en général d’adresse e-mail et qui par conséquent ne font pas partie des cibles potentielles d’un site de e-commerce tel que Jumia, souligne Aurèle Simo. Tout compte fait, le marché camerounais ne compterait qu’un million d’internautes et donc incapable d’assurer un retour sur investissement à la hauteur d’un grand marché, conclut l’expert du e-commerce.

 


Interview

Aurèle Simo : « le marché camerounais est mâture pour l’e-commerce »

Le fondateur de Toovendi.com et ancien cadre de Jumia et d’Afrimalin explique l’arrêt des activités de Jumia Cameroun.

« En tant que responsable de Jumia et en tant que porteur de projet de startup, toujours dans le e-commerce, je dirai que ça ne me surprend pas. Au regard de ce que Jumia a fait avant, notamment la fermeture de plus de la moitié du pays. Ce qu’il faut noter, c’est qu’au démarrage Jumia était dans plus de trente pays et ils ont fermé progressivement sans vraiment communiquer sur les fermetures jusqu’à se maintenir seulement dans huit pays actuellement. La fermeture du Cameroun n’est donc qu’une suite logique à ce qu’ils ont commencé à faire depuis très longtemps.

Cette fermeture ne me surprend donc pas ; mais comme je pense depuis un bon bout de temps, ils ferment également parce qu’ils ont fait un mauvais investissement. Pour moi contrairement à ce tout ce qu’ils vont dire sur la toile tel qu’on comprend que le marché Camerounais n’est pas mâture pour le e-commerce … Moi suis totalement contre cela. Et ce sont des propos qu’ils émettent à l’endroit des jeunes porteurs de projets camerounais qui ont des petits projets dans le e-commerce, qui font en sorte que ces jeunes soient freinés dans leur envie d’entreprendre dans le e-commerce et je suis contre justement parce que l’erreur n’est pas celle du marché camerounais qui d’après moi, est vraiment mâture. L’erreur est la leur ; ils sont venus sur un petit marché et ils ont investi à l’américaine et c’est normal qu’ils se cognent la tête à un certain moment. J’aime généralement expliquer cela avec la population camerounaise. On a une population faible, un taux de pénétration à internet faible. On a également parmi les personnes connectées à internet, une grande proportion d’utilisateurs qui sont connectés sur WhatsApp, mais qui sont comptés comme des internautes au Cameroun.

Ils sont sur whatsApp ou bien sur facebook, parfois ils n’ont même pas d’adresses e-mail et ils ne sont même pas parmi la cible potentielle d’un site de e-commerce comme Jumia. Ce qui fait que parmi les taux de pénétration d’internet qu’on a actuellement au Cameroun, il y a beaucoup de personnes qu’on va encore exclure et si on fait le travail, on se rendra compte que les internautes qui peuvent être des véritables clients potentiels au Cameroun sont moins du million de personnes. Et si on vient dans un marché de moins d’un million de personnes, on investit plusieurs millions de dollars et on s’attend à ce que ces gens achètent tous les jours comme si un Smartphone s’achetait chaque semaine sur un site e-commerce, c’est normal qu’on ne puisse pas faire le chiffre d’affaires nécessaire pour rentabiliser l’activité, surtout que la majorité des produits ne sont pas les leurs, donc ils reçoivent des commissions qui vont de 5% à 25%, en fonction des catégories de produits. Si nous prenons une moyenne de 7% par produit, on vend un téléphone à 10.000Fcfa, ça veut dire qu’on reçoit une marge de 7%, soit 700 Fcfa, il faut vendre combien de téléphones pour avoir suffisamment d’argent qui va gérer les charges salariales de plus de 300 employés au Cameroun, sans compter les employés qui sont à Paris, à Dubaï et au Portugal. Voilà quelques exemples qui montrent clairement que Jumia, c’est tout à fait normal qu’ils perdent plusieurs milliards par an comme les chiffres le montrent et c’est tout à fait logique leur activité se ferme.

Je conseillerai à ces nombreux jeunes qui se lancent dans le e-commerce d’y aller sans complexe. Toutefois, commencer très petit, avec une petite équipe et c’est la demande croissante qui doit les pousser à investir davantage dans la ressource humaine et les autres ressources ».


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